Publié dans la Revue Française d’Histoire d’Outre-Mer (RFHOM), t. 83 (1996), n°311, p. 47 à 63
par Ahmed HENNI
Professeur associé, Université d’Artois
Après une longue période de repli et d'hibernation (1830 -1918) marquée par une offensive continue de la colonisation, la paysannerie algérienne1 semble après la première guerre mondiale connaître un éveil économique et social. Au sortir de la guerre, la situation générale de l'Algérie est marquée tout d'abord par une stabilisation institutionnelle du régime colonial se traduisant par l'abandon de la gestion militaire et un recentrage vers une gestion plus politique. Par eilleurs, la France d'après guerre connaît, quant à elle, d'importants besoins en produits et matières qui provoquent un appel de plus en plus grand aux productions locales algériennes. L'accès à des marchés français protégés et rémunérateurs, la pratique nouvelle de l'émigration de type économique et l'adoption par une partie de la paysannerie musulmane de cultures nouvelles comme la vigne à vin provoquent un mouvement lent mais perceptible de différenciation sociale dû à une intégration grandissante dans l'économie monétaire. D'un côté, une minorité paysanne musulmane s'active et améliore sa situation matérielle par une insertion de plus en plus marquée dans le système économique en place; de l'autre, les transformations d'après guerre alimentent un flux croissant de paysans sans terre. Ce sont ceux-ci d’ailleurs qui pèseront décisivement dans l'issue finale et deviendront, de ce fait, les acteurs principaux de l'histoire réelle ou écrite. L'objet de la présente étude est de revenir sur la période de l'entre deux guerres et de mettre au jour cet autre versant de la réalité historique qu'est l'émergence d'une classe moyenne paysanne dans les années 1930. C'est la présence de cette couche sociale, minoritaire certes, qui peut, aujourd'hui nous permettre de comprendre l'existence d'une revendication égalitaire de type individuel (assimilationniste) à côté d'une revendication égalitaire de type collectif (indépendantiste).
1. L'évolution de la population globale
L'entre deux-guerres apparaît comme une période de nette reprise démographique chez la population algérienne musulmane. Ce redressement s'accompagne de la constitution d'une population algérienne citadine, encore faible, mais de plus en plus en nombreuse.
Tableau 1 - Evolution de la population algérienne musulmane
(milliers d'habitants)
|
Sources: Compilation effectuée à partir de:
-Statistique générale de l'Algérie (avant 1926)
-Annuaire Statistique de l'Algérie
-Rapports sur les recensements (Gouvernement Général, Alger).
Les recensements quinquennaux enregistrent au début du XXème siècle une augmentation absolue de la population musulmane mais indiquent qu'elle est accompagnée entre 1901 et 1911 d'une chute sévère du taux d'accroissement annuel. Ce relatif ralentissement démographique semble être lié à la poursuite de la dégradation de la situation matérielle de la paysannerie. A la fin du XIXème siècle, en effet, les grands déplacements forcés de population sont, certes, terminés et la violence guerrière a pratiquement cessé. La paysannerie s'est stabilisée sur son nouveau territoire (celui que lui laisse l'autorité coloniale) mais la famine et les épidémies persistent. Nous nous limiterons ici à l'indication de deux éléments significatifs:
- la baisse sensible de la quantité brute per capita des céréales produites par la paysannerie musulmane et source principale de sa nourriture. Cette quantité passe en moyenne quinquennale de 3,60 quintaux annuels par tête en 1890-1894 à 2,06 en 1915-1919. De cette production, il convient de soustraire les déductions dues au titre des impôts dits arabes (qui étaient assis sur la surface cultivée et non sur la production).
- la régression de long terme du cheptel ovin, source principale des revenus monétaires de la paysannerie. Le nombre de têtes recensées est de 8.549.000 en 1880 et de seulement 6.708.000 en 1920.
On observe par contre une nette reprise démographique après la première guerre mondiale. Cette reprise est due à la population rurale. Les villes n'y contribuent que de façon marginale. La population urbaine musulmane ne représente encore qu'un dixième du total et on n'enregistre chez elle, entre 1921 et 1941, qu'un flux annuel moyen de 24.950 habitants supplémentaires contre un flux de 70.150 dans les campagnes. Le taux d'accroissement annuel moyen de la population rurale et celui de la population totale de souche algérienne atteignent leur maximum entre les recensements de 1931 et 1936 pour retomber durant la seconde guerre mondiale période où la paysannerie fait de nouveau connaissance avec les épidémies (typhus) et la pénurie alimentaire.
La raison principale de cette bonne santé démographique des années 1930 est, à n'en pas douter, liée au réveil économique de la paysannerie et à l'amélioration de la situation matérielle pour une partie d'entre elle. Plusieurs éléments concourent, nous semble-t-il, à ce renversement de tendance.
- les mouvements migratoires vers les villes algériennes et la France métropolitaine qui sont générateurs de revenus complémentaires pour la paysannerie;
- la pratique de plus en plus étendue du salariat dans l'agriculture moderne coloniale elle-même;
- la reprise d'un mouvement d'exportation des produits agricoles vers la France (blés, vins, ovins) qui rend le marché local lui-même très actif et rémunérateur;
- la suppression à partir de 1918 des impôts arabes et, enfin, l'arrêt des grandes offensives foncières contre la paysannerie.
1.1. Les mouvements migratoires
Par le transfert de revenus qu'ils occasionnent, ils contribuent grandement à la stabilisation de la propriété foncière, notamment celle de petite dimension. C'est pourquoi ce sont moins les soldes migratoires négatifs enregistrés par les zones de montagne, encore impropres à l'intégration à l'économie monétaire, qui, de ce point vue, retiendront nôtre attention que ceux observés dans les zones de plaines ou de collines. L'exode provenant des zones montagneuses survient le premier pour produire ses effets les plus importants dès la fin de la première guerre mondiale et en direction des villes. Dans les années 1930, par contre, ce sont les zones de plaine ou de versants et de petite propriété qui enregistrent une nette augmentation de leur densité démographique, indice, comme nous le verrons, non pas d'une paupérisation mais d'une amélioration de leur situation matérielle.
L'étude comparative des densités démographiques par arrondissement permet ainsi de remarquer qu'entre 1926 et 1931, la capitale (Alger) mise à part, c'est Bougie, chef-lieu d'une zone montagneuse, qui enregistre le plus fort taux d'accroissement de densité. Par contre, entre 1931 et 1936, c'est l'arrondissement de Mostaganem, zone de plaine, de coteaux et de viticulture salariée qui connaît la plus forte reprise démographique ou accueille le plus de migrants internes.
Tableau 2 - Classement des dix premiers arrondissements enregistrant la plus forte augmentation de densité démographique (habitants/km2)
|
Source: Recensements de la population. Les calculs sont de l’auteur
Les possibilités d'insertion productive ou salariée dans la viticulture, l'agrumiculture et les cultures maraîchères semblent seules expliquer de tels mouvements dans les zones de plaines côtières ou irriguées (Mostaganem, Oran, Skikda, El Asnam) et les zones de coteaux (Médéa, Mascara). Alors que le quintal de blé ne rapporte que 18 F sur le marché, le salaire journalier dans la viticulture atteint, à partir de 1918 une moyenne de 6F par jour. Un calcul d'opportunité montre que le salaire de 9 jours correspond au revenu net annuel d'un hectare de blé en versant. Les familles qui placent l'un des leurs dans les fermes coloniales peuvent dès lors aussi bien assurer leur entretien que conserver leur terre sinon agrandir leur lopin. Cette opportunité s'élargit davantage lorsque c'est d'un placement en métropole qu'il s'agit. Le salaire journalier y est en effet en moyenne de 10 F par jour. En Algérie, le nombre de salariés agricoles passe de 210.000 personnes en 1914 à 462.000 en 1930. L'émigration vers la France connaît, quant à elle, la progression suivante:
Tableau 3 - Emigration d'Algériens vers la France (Européens exclus)
(Mouvements quinquennaux)
|
On observe un net ralentissement de l'émigration algérienne dès 1925 pour aboutir à un solde négatif dans les années 1930-1934. En dehors de la situation particulière que connaît l'économie française à partir de la grande crise mondiale de 1929, il semble bien que des raisons d'ordre interne à l'Algérie s'y conjuguent pour diminuer la pression à l'exode et favoriser davantage les retours au pays.
1.2. L'insertion de la paysannerie dans les circuits d'exportation
Au sortir de la première guerre mondiale, les besoins français en matières agricoles se multiplient et les prix sur le marché métropolitain sont, sous l'effet du protectionnisme, très rémunérateurs2 . Les importations françaises de céréales panifiables qui ne sont que de 5.352.000 quintaux en 1911 bondissent à 20.245.000 quintaux en 1921 pour atteindre encore 17.950.000 en 1931 [Brasse et Brossard, 1949]. L'agriculture algérienne est à l'évidence sollicitée. Les exportations de matières panifiables qui sont au plus bas en 1920 reprennent dès 1921 pour dépasser le million de quintaux en 1926 et dépasser les deux millions en 1933. Certes, la paysannerie n'est pas structurellement exportatrice et le marché français est surtout alimenté par les fermes coloniales. Cependant, les quantités que les paysans commercialisent trouvent un marché interne tendu et rémunérateur. Le prix du quintal de blé dur s'envole dès 1918 pour atteindre sous le double effet de la dévaluation monétaire et de la forte demande 173 F en 1931. Cependant, les récoltes françaises exceptionnelles de 1932, 1933 et 1934 créent une crise d'abondance et dépriment le marché qui dès 1933 tombe à 115 F le quintal, prix minimum prévu par la nouvelle loi du 7 juillet 1933. Certes, les paysans algériens ne bénéficient pas directement de la prise en charge de leur production à un prix plancher garanti mais un système d'aide similaire leur est organisé en octobre 1936 à la suite de la création de la section algérienne de l'office interprofessionnel des céréales (SAONIC).
Les emblavures de blé dur réalisées par les Algériens sont, entre 1918 et 1939 en continuelle progression, sous l'effet de la démographie certainement, mais aussi de l'opportunité monétaire. Etant donné la fertilité moindre de leurs terres, la seule contrainte alimentaire les aurait conduit plutôt à étendre la culture de l'orge, céréale traditionnelle du pauvre et dont le rendement est double de celui du blé dur. La culture du blé dur est le signe d'appartenance à une paysannerie possédant de bonnes terres et un statut social différencié. Mais ce qui est davantage significatif est la conversion à la culture de blé tendre, céréale nouvelle et européenne, étrangère à la paysannerie. La progression de la culture du blé tendre atteste d'une conversion d'une partie de la paysannerie aux spéculations de type moderne et, bien entendu, à des habitudes alimentaires nouvelles.
Tableau 4 - Evolution des emblavures en céréales (Algériens seulement)
(en moyenne annuelle par quinquennat) (Calculs de l’auteur)
|
Les revenus monétaires tirés des céréales ne sont plus, comme avant 1918, absorbés par le paiement des impôts arabes. Ceux-ci, frappant uniquement la paysannerie musulmane, étaient assis non pas sur le produit mais sur la surface et touchaient durement les petits propriétaires. Leur suppression en 1918 contribue à améliorer les rentrées monétaires réalisées par la petite paysannerie.
C'est cependant la conversion à la viticulture qui peut traduire le mieux l'évolution moderniste d'une minorité paysanne. La vigne à vin est une spéculation nouvelle et, surtout, antinomique des valeurs religieuses musulmanes. Que des cultivateurs musulmans la plantent est le signe manifeste de leur intégration progressive dans l'économie de production marchande: ils ne produisent pas du raisin à vin à des fins d'auto-consommation mais bien pour en tirer un profit monétaire. La vigne est, à l'époque, la plus rentable des cultures. La consommation locale algérienne de vin étant insignifiante, le marché du vin est essentiellement un marché d'exportation vers la métropole française. C'est un marché protégé où, en dehors des années exceptionnelles de surproduction, les cours tirent continuellement vers le haut. Le prix relatif de l'hectolitre de vin par rapport au mouton ou au blé double entre 1895 et 1914. Entre 1905 et 1914, le prix à l'exportation de l'hectolitre de vin passe de 9F à 30F, soit de l'équivalent d'un demi-quintal de blé dur à l'équivalent de 1,66 quintaux. Une minorité paysanne s'engage dès lors dans des calculs d'opportunité qui lui font choisir une culture religieusement prohibée mais monétairement avantageuse. Le nombre de viticulteurs algériens triple entre 1913 et 1931.
Nombre de viticulteurs musulmans
1913................. 3.280
1931................. 9.100
1956................ 16.000
En 1956, le nombre de vignerons musulmans est égal à celui des vignerons colons mais ils ne cultivent que 40.000 ha de vignobles contre 341.000 pour les colons. Ils produisent à ce moment 1.800.000 hl de vin. Le viticulteur musulman moyen possède 2,5 ha seulement. Cependant, la culture ou la propriété de 2,5 ha de vigne peut équivaloir dans des conditions de prix données, comme celles qui ont prévalu au début du siècle, à celle de 75 hectares de blé selon les méthodes traditionnelles. On comprend aisément pourquoi une partie de la petite paysannerie musulmane propriétaire dans les régions favorables à la viticulture (Mostaganem, Ain Témouchent) se soit convertie à cette spéculation.
En 1960, L'arrondissement de Mostaganem abrite à lui seul dix mille des seize mille viticulteurs algériens. Dans leur grande majorité ils possèdent moins d'un hectare de vignoble.
Tableau 5 - Structure de la propriété chez les viticulteurs algériens
(arrondissement de Mostaganem)
|
Source: G. Blanc, La vigne dans l'économie algérienne, Thèse Montpellier 1967.
Cette minorité paysanne s'active pour le marché: elle promeut un nouveau type de travail agricole visant à maximiser un volume financier et une rentabilité financière3. La vigne exige, avant d'être productive, un temps d'investissement et d'attente (5 ans en moyenne) qui suppose un calcul financier de long terme. De plus, elle utilise, même sur les petites surfaces, un minimum de main d'oeuvre salariée et de moyens modernes de production ( labours profonds de défrichage, produits chimiques notamment et usage de pulvérisateurs). Ce passage à un statut de paysan moyen engagé dans l'économie monétaire et moderne concerne davantage les petits paysans que les propriétaires moyens traditionnels, qui, eux, semblent frappés de conservatisme. C'est ce que montrent également les enquêtes effectuées dans les périmètres irrigués où s'exercent l'agrimuculture et le maraîchage.
Un recensement opéré dans le périmètre d'irrigation du barrage de l'Oued Fodda montre que, contrairement aux bénéficiaires européens dont les exploitations sont pour plus de moitié supérieures à 10 ha, les exploitations tenues par des algériens sont pour 86% inférieures à 10 ha.
Tableau 6 - Structure des exploitations en irrigué tenues par des Algériens
(Périmètre de Oued Fodda, 1952)
|
Source: SEDIA, Etude sur le développement économique de l'Ouest algérien, Alger 1959
2. Les réaménagements de la propriété foncière.
Nous ne disposons pas de séries statistiques longues et homogènes concernant la paysannerie algérienne. Sa composition sociale ne commence à être précisée qu'avec le recensement de 1954. Les recensements précédants ou les enquêtes des services de l'agriculture comptent souvent toute la famille dans la catégorie du chef de famille et ne permettent pas de suivre l'évolution des différentes catégories qui composent la population rurale. Ainsi, il faut attendre 1954 pour que la catégories propriétaires soit dégagée avec précision. Le tableau suivant rend compte de ces ambiguïtés:
Tableau 7 - Composition de la population rurale
(Algériens seulement - milliers de personnes)
|
Source: Statistique générale et Annuaire Statistique de l'Algérie
De 1903 à 1936, la statistique officielle considère comme active la quasi-totalité de la population rurale et, de ce fait, ne peut fournir que des tendances. Nous pouvons cependant tirer quelques conclusions significatives:
a. Le nombre de propriétaires (hommes) se consolide entre les deux guerres ce qui indique la présence de possibilités pécuniaires permettant de conserver la propriété de la terre. On observe cependant à partir des années 1930 un mouvement de relative concentration signifiant qu'une partie de la paysannerie dispose de moyens pour racheter des terres à l'autre partie. C'est l'hypothèse la plus probable lorsqu'on analyse les tendances du marché foncier après 1918. La propriété coloniale et européenne acquiert, après 1918, une relative stabilité et ne se nourrit pratiquement plus de terres vendues par les musulmans. Mieux, ce sont plutôt ces derniers qui commencent timidement à racheter certains lots offerts par les Européens [Lacheraf, 1955].
b. Le nombre de khammès (qui vendent leur travail contre un cinquième de la récolte) amorce une forte décrue et est pratiquement divisé par vingt entre 1936 et 1954. Ce mode traditionnel de faire-valoir semble donc céder définitivement devant les autres formes de métayage et surtout devant le salariat. La statistique de 1954 indique que sur les 494.000 exploitations propriété d'Algériens, seules 290.000 n'emploient pas du tout de main d'oeuvre salariée, que 30.000 d'entre elles emploient des salariés permanents et saisonniers et 239.000 ont recours à des saisonniers seulement. Ce même recensement de 1954, l'un des plus fiables, montre que, de manière générale, c'est la grande propriété algérienne qui demeure la plus conservatrice dans les modes de faire-valoir: sur 172.000 propriétaires de 10 à 50 ha, il y en a plus de 48.000 (un quart) qui emploient encore des khammès. Les 16.580 qui possèdent entre 50 et 100 hectares font pour 8.400 d'entre eux (la moitié) appel à des khammès.
c. La catégorie "moderne" des fermiers, bien que très minoritaire, fait plus que doubler entre 1914 et 1936 passant de 49.000 à 108.000. Le fermage n'est pas souvent pratiqué par les propriétaires algériens (moins de 1% en moyenne donnent leur exploitation en fermage). C'est essentiellement le fait des propriétaires européens (15% en moyenne d'exploitations données en fermage)4. Si des fermiers algériens apparaissent dans les recensements c'est qu'ils ont contracté avec des propriétaires européens, indication de l'apparition d'une couche sociale nouvelle s'impliquant dans des rapports nouveaux de faire-valoir et les maîtrisant.
Revenons cependant à l'étude plus détaillée du mouvement de la propriété foncière. La statistique officielle n'a pas toujours ventilé la propriété foncière par catégorie de population (Européens et Algériens). Nous pouvons cependant reconstituer ce mouvement pour trois années particulières: 1905, 1930 et 1954.
Tableau 8 - Evolution de la propriété moyenne des Algériens
|
* Par souci d’homogénéité de la série relative à la propriété foncière, nous avons, pour ce chiffre, préféré reprendre les données du Gouvernement général et non celle du recensement de la population de 1954.
Sources: Statique générale, Statistique agricole, Recensement FAO de 1951, Recensement de 1954 , Recensement agriculture 1955.
Ces chiffres bruts indiquent déjà une évolution de la taille moyenne: en cinquante ans, la propriété algérienne connaît un mouvement lent mais certain de concentration.
La première ventilation statistique par taille de propriété date de 1917 [Gouvernement général, 1920]. Elle mélange cependant Européens et Algériens. Il faut, par ailleurs, attendre 1930 et l'achèvement des opérations de délimitations prévues par la loi de 1863 pour avoir une idée plus ou moins exacte de la répartition de la propriété foncière. Le mouvement de concession des lots de colonisation est alors pratiquement éteint et, à part quelques mouvements marginaux dûs au marché, la propriété foncière est pratiquement stabilisée dans son ensemble. .
Tableau 9 - La propriété en 1930 (Algériens)
|
Source: Gouvernement général et Statistique agricole
Plus du tiers de la surface est, en 1930, détenu par des moyens propriétaires qui, cependant, ne représentent que le quart de l'ensemble des propriétaires algériens. Voyons comment vont évoluer ces différentes catégories de propriétaires.
Tableau 10 - Evolution du nombre de propriétés détenues par des Algériens entre 1930 et 1954
|
On constate qu'en un quart de siècle c'est le nombre des exploitants moyens (10 à 50 ha) qui augmente le plus fortement et, comme le montre la statistique, il augmente par rachat des 50-100 ha dont 20.000 environ disparaissent entre 1930 et 1954 au bénéfice des moyens et des plus grands. On observe que la catégorie des 50-100 ha semble être incapable de se convertir aux nouvelles cultures ou aux nouveaux modes de faire valoir. Les latifundiaires résistent mieux soit en conservant les modes de faire-valoir traditionnels (la surface leur permettant d'enregistrer un revenu encore convenable) soit en ayant recours à la mécanisation par une insertion plus grande dans les circuits modernes.
Nous pouvons dès lors caractériser le reclassement qui s'opère à partir de l'entre deux guerres de la manière suivante:
a. Persistance d'une classe de grands propriétaires conservateurs pratiquant encore grâce à leur propriété latifundiaire des rapports de faire valoir traditionnels (métayage et khamessat) ou s'étant convertis dans les grandes plaines céréalières aux méthodes modernes de production. En 1951, seuls 15% d'entre eux emploient encore des khammès.
Ces grands propriétaires semblent d'une façon ou d'une autre réussir et globalement être pour le statu quo politique et social sinon, à l'image de leur conversion dans la céréaliculture moderne, assimilationnistes.
b. Extinction graduelle de la catégorie des grands propriétaires possédant de 50 à 100 ha. La céréaliculture ne peut plus rapporter financièrement en dessous de 100 ha. Ils sont condamnés à agrandir leur propriété et rejoindre la tranche au-dessus (ce que semble montrer les statistiques) ou à disparaître. Ils vendent alors et deviennent citadins. Ils pourraient, dès lors, assurer la promotion de leurs enfants par l’école et se reproduire autrement comme notables. C’est parmi eux qu’on devrait trouver les propriétaires les moins favorables au système colonial.
c. Emergence d'une classe de paysans moyens titulaires d'exploitations de 10 à 50 ha et, lorsqu'elle pratique la viticulture ou le maraîchage, titulaire de propriétés de moins de 10 ha. On compte entre 1930 et 1954 plus de 32.000 moyens propriétaires supplémentaires auxquels il faut ajouter au moins 15.000 exploitants de vigne, d’agrumes et de produits maraîchers parmi les petits propriétaires. On peut, en 1954, estimer cette classe moyenne en superficie ou en revenu à plus de 200.000 paysans, soit, avec leur famille, une présence probable de un million de personnes sur sept. Mais, en contrepoint, on comptait, en 1954, 2.500.000 personnes sans terre [Henni, 1982].
d. Progression du nombre de très petits propriétaires due très souvent à la licitation des propriétés indivises. Elle renvoie également à au phénomène de consolidation de la petite propriété chez les musulmans grâce aux compléments salariaux et à la pratique d'acquisition de petits lots rentables lorsqu'ils sont destinés à la viticulture et aux cultures nouvelles. Le maintien de la petite propriété n’est pas, de ce fait, synonyme de paupérisation. La petite propriété devient souvent, après 1918, le support de nouvelles modalités de promotion sociale.
Conclusion
Les transformations qui s'opèrent dans les campagnes algériennes entre 1830 et 1918 sont le résultat de processus violents. On peut considérer que, durant toute cette période, la paysannerie reste sur la défensive, incapable d'initiative économique. A l'issue de la première guerre mondiale, il semble qu'elle entre dans une nouvelle phase de son histoire. Le climat général est à la stabilisation des institutions coloniales et les grandes offensives foncières contre les musulmans sont pratiquement révolues. La paysannerie peut avoir le sentiment que les terres qui lui restent sont désormais bien à elle. L'Etat lui-même change d’attitude vis-à-vis de cette paysannerie. Considérée longtemps comme un réservoir de fauteurs de troubles, elle devient l'objet d'une attention différente. Les rapports se multiplient qui appellent à un allègement de la condition paysanne pour ne pas compromettre l'avenir de long terme. La politique de la relégation semble prendre fin et, malgré de violentes oppositions coloniales, des travailleurs et des soldats musulmans sont appelés en métropole. Parallèlement une réforme fiscale d'importance est introduite en 1918 qui supprime les impôts dits arabes assis spécifiquement sur les terres de la paysannerie musulmane mais maintient un impôt de capitation indépendant du revenu. Les autorités, après avoir intégré au domaine public les trois quarts du territoire, adoptent une politique de fermage et de location vis-à-vis des anciens expropriés afin semble-t-il de les garder tout de même sous contrôle.
Sur le plan de la propriété foncière, des transformations importantes sont apparues sur le plan quantitatif et juridique. Certes, les paysans ont été privés des terres libres et de certaines terres en propre. Cependant, aussi bien le senatus-consulte de 1863 que la loi Warnier de 1873 ont introduit la pratique de la délimitation des droits collectifs et individuels. La loi Warnier a pu, par les licitations qu'elle a provoquées, mettre fin à l'indivision familiale et provoquer une paupérisation certaine. Elle a cependant introduit un lien individuel à la terre qui a pu donner naissance à un esprit d'entrepreneuriat. Rien ne peut expliquer qu'un musulman titulaire d'un hectare et moins puisse produire du vin si ce n'est, certes une contrainte matérielle, mais surtout ce nouvel état d'esprit. L'adoption de stratégies relatives au maximum de revenu monétaire conduit à l'abandon des pratiques de survie sur certaines petites surfaces et à la conversion aux cultures marchandes. Celles-ci, comme la vigne supposent un investissement improductif à court terme et donc l'aptitude à un calcul de rentabilité de moyen et long terme. Elles supposent en outre un marché porteur, ce qui fut le cas après la première guerre. Bref, d'une attitude défensive et de repli, une partie de la paysannerie, particulièrement celle titulaire de petites propriétés, passe à une attitude active en matière de spéculations et de revenus tout en intégrant de nouvelles valeurs. Elle devient le support d'une classe moyenne paysanne qui considère de plus en plus le système colonial comme une source d'opportunités et de promotion sociale. Elle est, à n'en pas douter, le support d'une attitude assimilationniste qui, tout en aspirant à une plus grande égalité de conditions avec les Européens, reste attachée à sa culture et sa religion. Cependant, comme elle produit du vin sans le boire, elle n'a pu accomplir sa "grande transformation" de manière radicale et se ralliera le moment venu aux indépendandistes.
Certes, cette "grande transformation" a pu être entravée par les mesures foncières ou les politiques de stabilisation des marchés agricoles comme la loi de 1931 sur le blocage des nouvelles plantations de vigne à vin ou encore les règlements relatifs à l'usage de l'eau (loi de 1851 relative au domaine public restreignant de manière draconnienne l'accès des paysans musulmans à l'eau souterraine; loi sur l'eau du 18 mars 1942 qui, non plus, n'encourage pas l'extension de l'agrimuculture ou du maraîchage chez les musulmans; infrastructure publique elle-même insuffisante: seulement 90.000 hectares irrigables par les barrages en 1954).
Il reste cependant que le relatif enrichissement qu'a connu entre les deux guerres une partie de la paysannerie algérienne représente un élément décisif de la compréhension des mouvements sociaux et politiques de cette époque. L'histoire de la paysannerie algérienne ne semble donc pas devoir être enfermée dans un cadre fanonien ni devoir être assimilée uniquement à celle des paysans sans terre qui furent, sans conteste, le terreau de la violence indépendantiste.
Notes:
1. L'écriture sur la période coloniale pose un réel problème de vocabulaire. Nous utiliserons par commodité le qualificatif de musulman ou d'Algérien pour désigner la population de souche locale ou indigène.
2. Les calculs opérés par J. Marseille montrent qu'entre les deux guerres les termes de l'échange avec la France évoluent positivement pour les Algériens (de l'indice 83,5 en 1924 à l'indice 112,2 en 1938) [Marseille, 1984]
3. Sur le rôle du calcul monétaire, voir P. Bourdieu, Travail et Travailleurs en Algérie, Mouton 1964
4. Gouvernement général, Recensement général de l’agriculture, 1955
Bibliographie:
1. Documents administratifs et officiels
Exposés de la situation générale, Gouvernement Général d'Algérie, 1875-1960, (annuel)
Statistique générale de l'Algérie (1867 - 1926) puis Annuaire statistique de l'Algérie (jusqu'en 1954)
Statistique agricole (1901-1923)
Statistiques douanières (depuis 1901)
Statistique agricole quinquennale 1930
Renseignements et statistiques agricoles 1925-1939
Rapport sur l'agriculture, Délégations financières, Annexe Vallet, 1921
Rapport sur le recensement de 1936
" " " 1948
" " " 1954
Rapport de la commission des réformes musulmanes, 2 vol., 1943-44
Répartition de la propriété rurale en 1917, Gouvernement Général, 1920
2- Publications
Ageron Ch.R., Les Algériens musulmans et la France, 2 vol., PUF 1968
Benaoum A., Les lois foncières coloniales et leurs effets en Algérie, Revue Algérienne de Droit, Alger, n°1, 1973
Berthault P., La propriété rurale en Algérie, Comptes rendus de l'Académie d'Agriculture, 1934
Blanc G., La vigne dans l'économie algérienne, Thèse, Montpellier 1967
Borderes A., Contribution à l'étude comparative du régime fiscal de la métropole et de l'Algérie, Alger, 1930
Bourdieu P., Travail et travailleurs en Algérie, Mouton 1964
Bouvier R., Le commerce franco-colonial, Tournon 1936
Brasse et Brossard, L’agriculture française, Paris 1949
Calvelli R., Etat de la propriété rurale en Algérie, Alger 1935
Cambiaire A., La situation financière économique et sociale des paysans algériens, Alger 1959
Clevenot E., La production des primeurs dans l'Afrique du Nord et leur commerce d'exportation, Thèse, Alger 1932
Confédération générale des vignerons d'Algérie, Rapports annuels
Congrès de la colonisation rurale, 4 vol., Alger 1930
Delrieu M., L'élevage en Algérie, Alger 1941
Demontès V., L'Algérie économique, 6 vol., Alger 1930
Dresch J., La prolétarisation des masses indigènes en Afrique du Nord, Chemins du monde, 1948
Drouhin P., L'équipement hydraulique en Algérie, Alger 1948
Fanon F., Les damnés de la terre, Maspéro, 1960
F.A.O., Recensement mondial de l'agriculture, Résultats par pays, Nations-Unies 1955
Hautberg et Parodi, Etude sur le secteur agricole sous-développé en Algérie, 2 vol., Aix en Provence 1960-61
Henni A., La colonisation agraire et le sous-dévelopement en Algérie 1830-1954, Alger 1982
Isnard H., Structures de l'agriculture musulmane à la veille de l'insurrection, Méditerrannée, n°2,3 et 4, 1960
Isnard H., La vigne en Algérie, 2 vol., Ophrys, Gap 1947
Isnard H., Réorganisation de la propriété rurale dans la Mitidja, Alger 1948
Julien Ch-A., Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF, 1964
Lacheraf M., Le patriotisme rural en Algérie, Esprit, mars 1955
Laffond P., La céréaliculture musulmane, Bulletin économique de l'Ofalac, juin 1948
Largeteau A., L'exportation des fruits et légumes d'Algérie, Oran,1949
Launay M., Paysans algériens, la terre, les hommes, la vigne, Seuil, 1963
Martin M., Les grands barrages et l'irrigation en Algérie, Paris 1937
Marseille J. , Empire colonial et capitalisme français, A. Michel, 1984
Meynier G., L'Algérie révélée, la guerre de 1914-1918 et le premier quart du XXème siècle, Droz, Genève, 1981
Nour-Ali, L'agriculture algérienne autochtone, Thèse, Paris 1954
Nouschi A., La naissance du nationalisme algérien 1914-1954, Minuit, 1962
Perriquet M., Le rachat des terres de colonisation par les indigènes, Bulletin de la réunion des études algériennes, mars-avril 1910
Polanyi K., La grande transformation, Trad. fr., Paris 1983
Prenant A., Propriétaires fonciers citadins, Annales algériennes de géographie, n°3, 1967
Ruedy J., Land policy in Algéria, Los Angeles 1967
Sirot et Gaucher, Les cultures de primeurs en terre sèche sur le littoral algérois, Dunod, 1936
Stotz G.S., La main d'oeuvre en Algérie, Revue internationale du Travail, octobre 1930
U.S. Department of agriculture, Foreign agricultural service, The agricultural economy in Algeria , USDA, FAS, M23, Washington 1958
Yacono X., La colonisation des plaines du Cheliff, 2 vol., Alger 1955
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire